Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

TEMOIGNAGE ECOEURE

 

Ni_charters_ni_karcher-05239.jpg

 

Par Aloys Carton RESF 06

Ce samedi 28 mai 2011, nous vivons des heures surréalistes où le ridicule le dispute à la bêtise. En ce jour où on fête l’amitié internationale, nous, militants humanitaires alpins maritimes et italiens, nous donnons rendez-vous à la frontière du pont Saint Ludovic à Menton, pour faire une chaîne humaine transfrontalière et partager un pique-nique amical autour de nos amis tunisiens chassés de partout. L’ensemble de la manifestation est déclarée et permise.

Pendant que les 8 représentants des pays les plus riches font leur cinéma à Deauville, s’extasiant devant les révolutions arabes et leur «promettant » (?), la main sur le cœur, quelques dizaines de milliards d’aide, nous, nous avons sous les yeux ces jeunes révoltés tunisiens, rejetés de partout ! Certains témoignant même des violences de la police française. Retenez-vous, Messieurs, tout finit par se savoir. Munis d’un permis de circulation européenne tout ce qu’il y a de plus légal, délivré par l’Italie, ils sont refusés par la France. L’un d’eux nous montre un billet de la SNCF pour Paris, billet payé et dont on lui refuse l’utilisation. Le franchissement de cette frontière est d’ailleurs à nouveau interdit aux trains aujourd’hui.

 On apprend, dans un premier temps, que la France accepte de son côté manif et banderoles mais pas le pique-nique ; côté italien, c’est l’inverse. Quelques quarts d’heure après, on nous dit l’inverse : l’Italie n’accepte plus le pique-nique commun ; la France l’accepte pour les seuls Français mais pas au-delà de 15h, nous précise-t-on, heure prévue de la fin de la manifestation. Donc, pour un pique-nique, chez nous, faudra-t-il bientôt une autorisation préfectorale ? Puis, brusquement, alors que nous sommes une bonne centaine de Français de notre côté et autant, majoritairement Tunisiens et Italiens, de l’autre côté, la police (italienne, ce coup-ci) se livre à une démarche provocatrice que nous connaissons très souvent aussi en France et qui fait monter la température en installant entre nous une petite armée équipée de boucliers d’émeute et de gilets pare-balles. Plus pacifiques que nous, déjà sur place depuis près de deux heures, tu meurs ! Soudain, oh ! divine surprise ! on vient nous annoncer que les « autorités » acceptent que nous joignons du bout des doigts la chaîne humaine transfrontalière mais en respectant scrupuleusement la ligne au sol de la frontière virtuelle. Les deux polices s’y appliquent avec la précision des touches des balles jaunes à Roland Garros. On se prête à ce jeu bébête. Je le sais : je suis le premier en bout de demi-chaîne, côté français. Ouf ! on se touche ! ce cinéma est pour sauver in extremis la face de qui ? Celle des autorités ? elle n’est plus côtée à l’Argus. La nôtre ? elle vaut plus cher. Allez ! une louche de ridicule de plus, ça ferait presque rire.

 Voulant franchir seul et à pied la frontière, je me vois arrêté par un policier français qui prétend m’intimer l’ordre d’enlever mon badge RESF. Je refuse et je passe. Si l’on accepte n’importe quel abus, que nous inventeront-ils après ?  On commence à additionner ces expériences : fort de l’exemple des plus hauts sommets de l’Etat où l’empilement des lois et règlementations  répressives est à jet continu (plus de 25 depuis 2002 !), n’importe quel ministre, n’importe quel préfet, voire n’importe quel policier sur le terrain, s’autorise à édicter, lui aussi, lois et réglementations personnelles à sa convenance du moment et pour afficher sa posture d’autoritarisme. France Info nous a informés officiellement, le 3 février 2011 : « le président de la République, conjointement avec quatre autres chefs d’états (Allemagne, Grande Bretagne, Italie et Espagne) défend, auprès du raïs Osni Moubarak, le droit fondamental des Peuples à manifester » (sic).

Finalement, après décrochage de la police, aussi soudain que son apparition, la journée se termine comme nous l’avions programmée et souhaitée : fin de pique-nique ensemble, Tunisiens, Italiens et Français, côté italien, dans l’amitié, les rires et la danse…sans plus le moindre problème. Même les quelques policiers français et carabinieri n’y voient plus offense et s’amusent de leur côté.

En quelques heures, nous, nous aurons assisté au triste piétinement, par les autorités françaises et italiennes, des traités européens, des belles paroles de nos « grands » politiques, du Droit des gens, des Droits de l’Homme, du Droit lui-même tout simplement. Rien que ça, ça fait peur.

Ce soir, j’éprouve un mélange de désespérance, de colère et de honte.« Papa, c’est quand qu’on va où ? »

Aloys Carton 77 ans – militant RESF et MRAP, enseignant de droit, ancien combattant et… écoeuré !

Menton, ce 28 mai 2011.

Les commentaires sont fermés.